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Contrat commercial & rupture

État des lieux de sortie d'un bail commercial : le guide pratique du preneur

Par Maître Romain Mirabile · Avocat en IP/IT et droit commercial11 min de lecture
Sommaire

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La fin d'un bail commercial se joue en quelques heures : celles de l'état des lieux de sortie. Un formalisme léger en apparence, un impact financier parfois lourd. Le document signé le jour de la restitution va fixer, pour les années suivantes, le montant que vous devrez au bailleur au titre des réparations locatives, de la remise en état des locaux et parfois des travaux de reconstitution d'origine.

Depuis l'introduction de l'article L145-40-1 dans le Code de commerce, l'état des lieux de sortie d'un bail commercial n'est plus une faculté : il s'impose, contradictoirement, à l'entrée comme à la sortie. L'enjeu est double. Côté preneur, c'est le dépôt de garantie, les retenues abusives, parfois une facture de plusieurs dizaines de milliers d'euros. Côté bailleur, c'est la preuve des dégradations imputables au locataire sortant, sans laquelle rien ne pourra être réclamé.

Ce guide détaille, étape par étape, comment préparer, dresser et sécuriser votre état des lieux de sortie de bail commercial. De la réception du congé à la contestation éventuelle des retenues, en passant par le recours au commissaire de justice en cas de blocage. Il s'adresse autant au preneur qui quitte des locaux qu'au bailleur soucieux de constituer un dossier opposable. La procédure complète s'étale sur six à neuf mois en pratique : trois mois d'anticipation avant la sortie, puis plusieurs semaines pour clôturer les comptes.

  1. Étape 1 : Anticiper (6 à 3 mois avant la sortie)

    Relire le bail, retrouver l'état des lieux d'entrée, chiffrer les éventuels travaux de reconstitution et photographier les locaux dans leur état actuel.

  2. Étape 2 : Convoquer l'autre partie

    Adresser une lettre recommandée avec accusé de réception proposant date et heure du constat contradictoire, idéalement plusieurs semaines avant la restitution.

  3. Étape 3 : Dresser le constat le jour J

    Procéder pièce par pièce, comparer avec l'état des lieux d'entrée, photographier, qualifier les anomalies (usure, vétusté, dégradation) et signer en deux originaux.

  4. Étape 4 : Mandater un commissaire de justice en cas d'échec

    Si l'une des parties refuse ou ne se présente pas, faire dresser un procès-verbal contradictoire par un officier public, dont le coût est partagé par moitié.

  5. Étape 5 : Négocier les retenues sur dépôt de garantie

    Analyser le décompte transmis par le bailleur, obtenir des devis contradictoires, appliquer la vétusté et contester par écrit les postes injustifiés.

  6. Étape 6 : Saisir le juge en cas de blocage persistant

    À défaut d'accord, mettre en demeure puis saisir la juridiction compétente pour obtenir la restitution du dépôt et la fixation définitive du solde.

Anticiper l'état des lieux de sortie du bail commercial dès la réception du congé

Plusieurs mois avant la date d'effet du congé, votre travail commence. L'état des lieux de sortie ne se prépare pas la veille. Il se construit à partir d'un document qui dort probablement dans vos archives depuis des années : l'état des lieux d'entrée.

Reprenez le bail et son annexe. L'état des lieux d'entrée décrit l'état des sols, des murs, des plafonds, des menuiseries et des équipements au jour de votre prise de possession. Chaque réserve consignée à l'époque sera opposée à vos éventuelles dégradations constatées à la sortie. Chaque absence de réserve crée au contraire une présomption lourde contre vous : à défaut d'une mention contraire dans le constat d'entrée, le preneur est présumé avoir reçu les locaux en bon état et doit répondre des dégradations survenues pendant le bail.

Relisez ensuite la clause de restitution. La formule « rendre les locaux en bon état général d'entretien et de réparations locatives » est fréquente et redoutable. Si votre bail contient en outre une clause de reconstitution d'origine (dépose des aménagements, cloisons, enseignes), chiffrez les travaux dès maintenant. Un devis obtenu à froid, trois mois avant la sortie, vaut mieux qu'une négociation sous pression le jour de la restitution.

Dernier réflexe : photographiez l'ensemble des locaux dans leur état actuel, pièce par pièce, en haute définition et avec horodatage. Ces clichés serviront de référentiel si un désaccord éclate le jour J. Rangez-les dans un dossier daté, archivé en double sur un support externe.

Convoquer le bailleur à un état des lieux de sortie contradictoire

L'article L145-40-1 du Code de commerce impose un état des lieux contradictoire. Deux parties, un même document, une signature conjointe. Si le bailleur refuse de se déplacer, c'est à vous d'organiser sa convocation dans les règles.

Un état des lieux est établi contradictoirement et amiablement par le bailleur et le locataire ou par un tiers mandaté par eux. L'état des lieux est joint au contrat de location ou, à défaut, conservé par chacune des parties.
Article L145-40-1 du Code de commerce

Adressez à l'autre partie une lettre recommandée avec accusé de réception plusieurs semaines avant la date prévue de restitution. Proposez deux créneaux horaires sur des jours ouvrés distincts, précisez l'adresse exacte des locaux et indiquez qu'un procès-verbal contradictoire sera dressé en sa présence ou, à défaut, qu'un commissaire de justice interviendra à frais partagés. Conservez l'accusé de réception et une copie de la lettre.

Si vous êtes bailleur, le même formalisme s'impose dans l'autre sens. La Cour de cassation l'a jugé en novembre 2023 : le bailleur qui connaît le départ des lieux du locataire mais ne démontre pas avoir tenté d'établir amiablement l'état des lieux de sortie de manière contradictoire ne peut pas se prévaloir d'un constat unilatéral pour prouver les dégradations.

Jurisprudence
Le bailleur qui n'a pas tenté d'organiser un état des lieux de sortie contradictoire ne peut pas opposer au locataire un constat unilatéral pour prouver les dégradations. La preuve des désordres s'effondre faute de contradictoire.

Cour de cassation — 2023-11-16 — n° 22-19.422

Attention au cas particulier du bail dérogatoire. L'article L145-5 du Code de commerce (bail de courte durée) impose également un état des lieux contradictoire à la prise de possession et à la restitution. Les règles sont identiques, les enjeux financiers souvent moindres mais la rigueur formelle, la même.

Lorsque le bail est conclu conformément au premier alinéa, un état des lieux est établi lors de la prise de possession des locaux par un locataire et lors de leur restitution, contradictoirement et amiablement.
Article L145-5 du Code de commerce

Dresser l'état des lieux de sortie du bail commercial pièce par pièce

Le jour J, prévoyez plusieurs heures. Un état des lieux de sortie bâclé en vingt minutes est une négligence qui se paye des mois plus tard. Munissez-vous de l'état des lieux d'entrée, du bail, de ses avenants, d'un appareil photo ou d'un smartphone bien chargé, et d'un bordereau de restitution des clés et des badges.

Procédez pièce par pièce, dans un ordre fixe (généralement de l'entrée vers le fond, puis les locaux techniques et les extérieurs). Décrivez chaque élément : sols (nature, état, taches, usures), murs (peinture, revêtements, trous, fissures), plafonds, menuiseries intérieures et extérieures, serrurerie, équipements techniques (chauffage, climatisation, ventilation, électricité, plomberie), vitrines et enseignes.

Pour chaque anomalie, qualifiez-la précisément. Trois catégories doivent apparaître distinctement :

Qualifier chaque anomalie constatée

  • L'usure normale, qui résulte d'une utilisation conforme et reste à la charge du bailleur.
  • La vétusté, à la charge du bailleur, qui tient compte de l'ancienneté du bail et de la durée de vie théorique des matériaux.
  • La dégradation imputable au preneur, seule catégorie pouvant donner lieu à retenue sur dépôt de garantie ou facturation complémentaire.
Jurisprudence
L'état des lieux de sortie contradictoire sert de base objective au bailleur pour justifier les devis de remise en état correspondant aux désordres listés dans le procès-verbal signé par le preneur.

Cour de cassation — 2021-04-08 — n° 19-23.343

Photographiez chaque pièce sous plusieurs angles. Numérotez les clichés et faites-y correspondre les mentions du procès-verbal. Ces photos sont souvent la seule preuve objective qu'un juge pourra examiner trois ans plus tard. Signez le document à la fin, en deux exemplaires originaux. Si l'une des parties refuse de signer, mentionnez ce refus et faites intervenir immédiatement un commissaire de justice.

Recourir au commissaire de justice en cas d'échec de l'état des lieux amiable

Quand la voie contradictoire échoue (refus de l'autre partie, désaccord insurmontable, absence répétée malgré convocations), le recours au commissaire de justice devient la seule issue probante.

Le commissaire de justice, qui a succédé à l'huissier, dresse un procès-verbal de constat qui a force probante jusqu'à preuve contraire. Il convoque les parties par acte, se rend sur place aux date et heure fixées et procède lui-même à l'inventaire pièce par pièce. Sa prestation est facturée selon la surface des locaux et la complexité du dossier.

Qui paie ? La Cour de cassation a tranché en octobre 2023 : le coût du procès-verbal d'état des lieux de sortie établi par un commissaire de justice se partage par moitié entre bailleur et preneur, dès lors qu'il résulte d'une défaillance commune à organiser l'état des lieux amiable. Chacune des parties supporte donc, en principe, la moitié des honoraires.

Jurisprudence
Le coût du procès-verbal d'état des lieux de sortie établi par un commissaire de justice se répartit par moitié entre bailleur et preneur. En l'absence de constat d'entrée, le preneur est en outre présumé avoir reçu l'élément en bon état et répond des dégradations constatées.

Cour de cassation — 2023-10-26 — n° 22-20.183

Deux cas méritent d'être signalés. Si le refus de contradictoire est exclusivement imputable à l'une des parties (absence répétée malgré convocations formelles), vous pouvez demander au juge de condamner cette partie à supporter l'intégralité du coût. Si le bail prévoit expressément une clause différente de répartition, celle-ci s'applique sous réserve qu'elle ne soit pas abusive.

Contester les retenues du bailleur après l'état des lieux de sortie

Dans les semaines qui suivent la restitution, le bailleur vous adresse généralement un décompte : coût des travaux de remise en état, retenue sur dépôt de garantie, parfois demande de solde complémentaire. Trois réflexes avant de payer.

Comparez d'abord ligne par ligne avec l'état des lieux d'entrée. Toute dégradation déjà présente à l'entrée ne peut pas vous être réimputée à la sortie. Si l'état des lieux d'entrée est absent ou lacunaire, la jurisprudence applique un principe favorable au preneur : la charge de la preuve des dégradations pèse alors entièrement sur le bailleur. La Cour de cassation l'a rappelé en 2014 à propos d'un contentieux où aucun constat d'entrée contradictoire n'avait été dressé.

Jurisprudence
L'absence d'état des lieux d'entrée contradictoire fragilise significativement les demandes du bailleur à la sortie : la cour d'appel peut, en l'absence d'un tel constat, écarter la responsabilité du preneur pour des dégradations non établies.

Cour de cassation — 2014-02-05 — n° 13-10.804

Analysez ensuite les devis. Exigez des documents détaillés, mentionnant la nature exacte des travaux, les surfaces concernées et les prix unitaires. Un devis globalisé « remise en état complète » sans ventilation ne vaut rien. Obtenez vos propres devis contradictoires auprès d'au moins deux entreprises différentes. L'écart entre devis bailleur et devis preneur dépasse fréquemment un tiers.

Appliquez enfin la vétusté. Après de longues années de bail, un sol qui aurait dû être renouvelé par le bailleur ne peut pas vous être facturé en remise à neuf. Négociez un abattement proportionnel à l'ancienneté du bail et à la durée de vie théorique du matériau. La formule « bon état général » dans la clause de restitution ne permet pas au bailleur d'exiger un local neuf : elle doit s'articuler avec la vétusté normale.

Jurisprudence
La clause imposant la restitution du local en bon état général peut fonder la condamnation du locataire aux travaux de remise en état, dès lors que le procès-verbal de sortie établit précisément que le local n'a pas été restitué dans cet état. La preuve ne vient pas de la clause mais du constat.

Cour de cassation — 2024-06-27 — n° 22-24.502

Récupérer le dépôt de garantie et solder la sortie du bail commercial

Le Code de commerce ne fixe pas de délai spécifique pour la restitution du dépôt de garantie dans un bail commercial, contrairement au bail d'habitation. Le délai applicable est donc celui du bail lui-même, ou à défaut un délai raisonnable qui tient compte du temps nécessaire au bailleur pour établir les comptes définitifs.

Au-delà, mettez le bailleur en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception de restituer le dépôt sous un délai qu'elle précise, ou de justifier précisément des retenues. Mentionnez la date d'exigibilité, le montant réclamé et l'intention de saisir la juridiction compétente à défaut de règlement.

L'arrêté des comptes porte aussi sur les charges locatives. L'article L145-40-2 du Code de commerce impose au bailleur d'adresser au locataire un état récapitulatif annuel des charges, dans un délai fixé par voie réglementaire. Vérifiez que le dernier exercice vous a bien été transmis. En l'absence de cet état, la régularisation finale des charges peut être contestée.

Cet inventaire donne lieu à un état récapitulatif annuel adressé par le bailleur au locataire dans un délai fixé par voie réglementaire. Un décret en Conseil d'État fixe les modalités d'application du présent article.
Article L145-40-2 du Code de commerce

Si aucune solution amiable ne débloque la situation, saisissez la juridiction compétente. L'assignation visera la restitution du dépôt de garantie et, le cas échéant, la contestation des retenues indues. Un conseil pratique : avant toute saisine, chiffrez précisément l'enjeu financier. Pour les montants modestes, une procédure peut coûter plus qu'elle ne rapporte. La médiation ou la conciliation préalable est souvent la voie la plus efficace et la plus rapide.

Ce qu'il faut faire maintenant

  • Retrouver l'état des lieux d'entrée annexé au bail et le relire ligne à ligne avant toute démarche.
  • Chiffrer les éventuels travaux de reconstitution d'origine via deux devis contradictoires d'entreprises distinctes.
  • Convoquer formellement l'autre partie à l'état des lieux de sortie par lettre recommandée avec accusé de réception.
  • Photographier les locaux pièce par pièce en haute définition avant le jour de la restitution et archiver les clichés.
  • Prendre rendez-vous avec un avocat spécialisé si le bail contient une clause de reconstitution lourde ou si le dépôt de garantie dépasse plusieurs mois de loyer.

Questions fréquentes

  • L'état des lieux de sortie est-il obligatoire pour un bail commercial ?

    Oui. L'article L145-40-1 du Code de commerce impose un état des lieux établi contradictoirement et amiablement par le bailleur et le locataire, ou par un tiers mandaté par eux, lors de la prise de possession et lors de la restitution. L'obligation vaut également pour les baux dérogatoires de courte durée visés à l'article L145-5. Un état des lieux de sortie manquant ou non contradictoire fragilise considérablement les demandes du bailleur en remise en état : la Cour de cassation a rappelé en novembre 2023 qu'un constat unilatéral ne peut servir de preuve des dégradations si le bailleur n'a pas tenté d'organiser le contradictoire.

  • Qui paie le commissaire de justice pour l'état des lieux de sortie ?

    La Cour de cassation l'a tranché le 26 octobre 2023 : le coût du procès-verbal d'état des lieux de sortie établi par un commissaire de justice se partage par moitié entre le bailleur et le preneur, dès lors qu'il résulte d'une impossibilité commune d'organiser le constat amiable. Si le refus de contradictoire est exclusivement imputable à l'une des parties, un juge peut, à la demande de l'autre partie, condamner la première à supporter l'intégralité du coût. Une clause contractuelle particulière peut également aménager cette répartition, sous réserve de ne pas être abusive.

  • Que se passe-t-il en l'absence d'état des lieux d'entrée en bail commercial ?

    Sans état des lieux d'entrée contradictoire, les présomptions jouent globalement en faveur du preneur : la charge de prouver que les dégradations constatées à la sortie sont bien survenues pendant le bail pèse sur le bailleur, ce qui est souvent difficile à établir après plusieurs années d'occupation. La Cour de cassation l'a rappelé en 2014 : l'absence de constat d'entrée fragilise les demandes du bailleur à la sortie. Pour autant, le preneur n'est pas totalement protégé : si le bailleur peut démontrer, par témoignages, photos ou devis antérieurs, l'état initial des locaux, sa demande peut prospérer partiellement.

  • Combien de temps a le bailleur pour restituer le dépôt de garantie en bail commercial ?

    Le Code de commerce ne fixe pas de délai légal spécifique, contrairement au bail d'habitation. Le délai applicable est donc celui prévu par le bail lui-même. À défaut de stipulation, le bailleur dispose d'un délai raisonnable, apprécié au cas par cas, correspondant au temps nécessaire pour établir les comptes définitifs (régularisation des charges, chiffrage des éventuelles remises en état). En pratique, au-delà de plusieurs semaines sans retour, une mise en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception est opportune, suivie si besoin d'une saisine de la juridiction compétente.

  • Peut-on refuser de signer l'état des lieux de sortie ?

    Oui, chaque partie peut refuser de signer si elle est en désaccord avec le contenu du document. Dans cette hypothèse, le refus doit être mentionné sur le procès-verbal, ses motifs précisés et le recours immédiat à un commissaire de justice organisé pour dresser un constat contradictoire opposable. Signer sans réserve un état des lieux dont certaines mentions sont contestables ferme en revanche la discussion : il devient très difficile de revenir ensuite sur les désordres actés. En cas de doute, mentionnez explicitement les réserves avant de signer, ou refusez la signature et formalisez un recours au commissaire de justice.