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Contrat commercial & rupture

Mur et fond de commerce : bien distinguer avant d'acheter

Par Maître Gabriel Aknin · Avocat en droit des affaires et M&A11 min de lecture
Sommaire

Acheter un commerce, c'est presque toujours acheter deux choses. Les murs, c'est-à-dire les locaux eux-mêmes, un bien immobilier. Et le fonds de commerce, c'est-à-dire l'entreprise qui y est exploitée, avec sa clientèle, son enseigne et son matériel. Deux réalités juridiques distinctes, deux régimes fiscaux distincts, deux prix distincts, et pourtant une confusion tenace, entretenue par la formulation courante « mur et fond de commerce » qui gomme la frontière. La terminologie légale est « fonds de commerce » avec un s, même au singulier.

La distinction n'est pas académique. Elle détermine ce que vous achetez vraiment, la manière de financer l'opération, les droits de préemption qui peuvent bloquer la vente, la fiscalité applicable, la protection juridique dont vous disposerez si l'exploitation ne tient pas ses promesses. Une confusion sur ce point conduit régulièrement à des contentieux longs, à des redressements fiscaux, et parfois à la remise en cause de la vente elle-même.

Ce guide s'adresse au repreneur qui envisage d'acquérir un commerce, seul ou avec les locaux, et qui veut sécuriser chaque étape. Vous y trouverez la marche à suivre pour distinguer les deux objets, auditer le fonds, choisir la bonne architecture d'acquisition, purger les droits de préemption et sécuriser la signature. La procédure complète dure généralement entre trois et six mois entre la lettre d'intention et le versement du prix.

  1. Étape 1 — Distinguer murs et fonds

    Poser dès le premier échange avec le cédant ce que couvre la vente : les murs, le fonds, ou les deux. Sans cette distinction, ni le prix, ni la fiscalité, ni le financement ne peuvent être calibrés.

  2. Étape 2 — Auditer le fonds

    Vérifier la composition exacte du fonds : clientèle, droit au bail, enseigne, matériel, licences, contrats en cours. C'est la phase de due diligence, généralement de quatre à huit semaines.

  3. Étape 3 — Choisir l'architecture d'acquisition

    Arbitrer entre acquisition conjointe des murs et du fonds, achat du fonds seul avec bail commercial, ou location-gérance préalable pour tester l'exploitation.

  4. Étape 4 — Purger les droits de préemption

    Faire la déclaration d'intention d'aliéner en mairie lorsque le commerce se trouve dans un périmètre de sauvegarde. La commune dispose d'un délai pour préempter.

  5. Étape 5 — Signer et publier

    Signer l'acte de cession, procéder à la publication légale, séquestrer le prix chez le rédacteur d'acte pendant le délai d'opposition des créanciers.

Distinguer les murs du fonds de commerce avant toute acquisition

Les murs sont un bien immobilier. Ils obéissent au régime de la vente immobilière : acte notarié obligatoire, publicité foncière, droits de mutation à titre onéreux calculés sur le prix du bien immobilier. Le propriétaire des murs perçoit des loyers commerciaux et supporte les charges liées à la propriété.

Le fonds de commerce est une universalité de biens, incorporels pour l'essentiel, affectés à l'exploitation d'une activité commerciale. Il n'est ni un immeuble, ni une société, ni un simple stock de marchandises. Son propriétaire est l'exploitant qui a créé ou racheté cet ensemble et qui l'exploite pour son propre compte.

Sont seuls susceptibles d'être compris dans le nantissement établi sur un fonds de commerce, comme faisant partie d'un fonds de commerce : l'enseigne et le nom commercial, le droit au bail, la clientèle et l'achalandage, le mobilier commercial, le matériel ou l'outillage servant à l'exploitation du fonds, les brevets d'invention, les licences, les marques, les dessins et modèles industriels, et généralement les droits de propriété intellectuelle qui y sont attachés.
Article L142-1 du Code de commerce

Cette énumération, quoique dressée à propos du nantissement, sert de référence pour ce que contient un fonds de commerce. L'élément central reste la clientèle : sans clientèle attachée à l'exploitation, il n'y a pas de fonds. Un local vide n'est pas un fonds, c'est un mur. Une clientèle sans local peut, à l'inverse, constituer un fonds si tous les autres éléments d'exploitation sont réunis.

La Cour de cassation a confirmé la robustesse de cette conception. Même l'expropriation, qui éteint le droit au bail, ne fait pas disparaître le fonds de commerce, dont l'exploitant reste propriétaire et qu'il peut céder avec la créance d'indemnité d'éviction attachée.

Jurisprudence
L'ordonnance d'expropriation éteint le droit au bail mais ne fait pas disparaître le fonds de commerce dont l'exploitant reste propriétaire. Il peut céder le fonds, avec la créance d'indemnité d'éviction, à un tiers.

Cass. 3ème civ. — 2013-03-20 — n° 11-28.788

Auditer la composition du fonds de commerce à racheter

L'audit du fonds, souvent appelé due diligence, vise à vérifier que ce que vous achetez correspond à ce qui vous est présenté. Cette phase dure généralement quatre à huit semaines. Elle porte sur cinq blocs : la clientèle et le chiffre d'affaires, le bail commercial, les contrats en cours, les licences et autorisations administratives, le matériel.

Vérifier la réalité de la clientèle et du chiffre d'affaires du fonds

Demandez les trois derniers exercices comptables complets, les déclarations de TVA, les livres de caisse et, si possible, un extrait des comptes bancaires professionnels sur la même période. Croisez ces documents. Un chiffre d'affaires déclaré à l'administration fiscale doit correspondre au chiffre d'affaires encaissé et au chiffre d'affaires facturé.

L'écart signale soit une erreur, soit une pratique de dissimulation, soit une saisonnalité mal comprise. Dans tous les cas, il justifie une demande d'explication écrite au cédant, à conserver au dossier.

Analyser le bail commercial, colonne vertébrale du fonds

Le droit au bail est fréquemment l'élément le plus valorisé du fonds. Un bail dont la durée résiduelle est courte, dont le loyer est déjà au plafond ou qui contient une clause interdisant l'activité que vous projetez peut ruiner l'opération. Demandez le bail original, tous ses avenants, les trois derniers avis d'échéance et le dernier procès-verbal d'état des lieux.

Le nantissement d'un fonds de commerce ne donne pas au créancier gagiste le droit de se faire attribuer le fonds en paiement et jusqu'à due concurrence.
Article L142-3 du Code de commerce

Cette règle vous concerne comme repreneur : si le fonds est grevé d'inscriptions de nantissement, le prix devra être séquestré chez le rédacteur d'acte le temps que les créanciers inscrits soient désintéressés. Réclamez un état des inscriptions récent au greffe du tribunal de commerce compétent.

Choisir entre acquisition conjointe des murs et du fonds ou dissociation

Trois architectures principales s'offrent au repreneur. Acheter à la fois les murs et le fonds. Acheter le fonds seul, avec un bail commercial classique consenti par le propriétaire des murs. Prendre le fonds en location-gérance pour tester l'exploitation avant tout achat. Chaque option a une logique patrimoniale, fiscale et opérationnelle différente.

Acquérir conjointement les murs et le fonds de commerce

L'acquisition conjointe convient au repreneur qui vise le long terme, qui dispose d'un apport significatif et qui souhaite éviter toute dépendance à un bailleur. Elle sécurise l'exploitation : plus de risque de refus de renouvellement, plus de contentieux de loyer, plus de clause d'usage à négocier. En contrepartie, elle immobilise davantage de capital et concentre le risque sur un actif unique.

Le montage juridique classique dissocie deux entités : une SCI propriétaire des murs, une société d'exploitation propriétaire du fonds. La SCI facture un loyer à la société d'exploitation. Cette structure permet de séparer le patrimoine immobilier, de le transmettre indépendamment, et d'optimiser la fiscalité sur les loyers.

Acheter le fonds seul et rester locataire

Acheter uniquement le fonds réduit l'investissement initial et évite la charge de la propriété immobilière. Le repreneur signe un bail commercial avec le propriétaire des murs, généralement pour neuf ans, avec la protection du statut des baux commerciaux. Cette option suppose une analyse fine du bail existant ou du bail à conclure : durée, montant du loyer, clauses d'indexation, activités autorisées, conditions de renouvellement.

Tester par la location-gérance avant d'acheter le fonds

La location-gérance permet d'exploiter le fonds sans en devenir propriétaire, contre une redevance versée au propriétaire du fonds. C'est une période de test, utile lorsque la fiabilité du chiffre d'affaires historique laisse un doute, ou lorsque le repreneur n'a pas encore réuni le financement.

Attention à l'accord du bailleur des murs. La Cour de cassation a rappelé que l'accord donné à la location-gérance vaut pour le locataire-gérant précisément désigné dans l'écrit, et non pour un autre. Une simple lettre imprécise ne suffit pas à sécuriser l'opération.

Jurisprudence
L'accord exprès du bailleur à la mise en location-gérance du fonds ne vaut que pour le locataire-gérant nommément désigné dans l'écrit. Toute substitution ultérieure exige un nouvel accord du bailleur.

Cass. 3ème civ. — 2018-03-22 — n° 17-15.830

Jurisprudence
Le fonds de commerce demeure un bien propre du conjoint qui l'a créé ou acquis avant le mariage, quand bien même il aurait été donné en location-gérance pendant l'union et que l'autre conjoint aurait figuré comme partie bailleresse à l'acte de location-gérance.

Cass. 1ère civ. — 2015-12-03 — n° 14-22.692

Purger le droit de préemption sur le fonds de commerce

Depuis la loi du 2 août 2005, les communes peuvent instituer un périmètre de sauvegarde du commerce et de l'artisanat de proximité, à l'intérieur duquel elles disposent d'un droit de préemption sur les cessions de fonds de commerce, de fonds artisanaux et de baux commerciaux. Ignorer ce droit, c'est risquer la nullité de la vente.

Chaque aliénation à titre onéreux d'un fonds artisanal, d'un fonds de commerce, d'un bail commercial ou de terrains portant ou destinés à porter des commerces d'une surface de vente comprise entre 300 et 1 000 mètres carrés, situés dans le périmètre de sauvegarde, est subordonnée, à peine de nullité, à une déclaration préalable faite par le cédant à la commune.
Article L214-2 du Code de l'urbanisme

La déclaration d'intention d'aliéner, souvent désignée par son sigle DIA, précise le prix, les conditions de la cession et l'identité du cessionnaire pressenti. La commune dispose alors d'un délai pour se prononcer : préempter aux conditions proposées, préempter à un prix inférieur qu'elle propose, ou renoncer expressément ou tacitement.

Vérifier si le fonds est dans un périmètre de sauvegarde

La démarche relève du cédant, mais le repreneur a intérêt à s'en assurer avant tout engagement financier. Il suffit de consulter le plan local d'urbanisme et les délibérations du conseil municipal instituant, le cas échéant, un périmètre. Les mairies sont tenues de renseigner sur simple demande écrite.

La déclaration préalable prévue à l'article L. 214-1 comporte l'indication du prix et des conditions de la cession projetée, ainsi que, s'il s'agit d'une cession de fonds ou de bail, l'activité de l'acquéreur pressenti, le nombre de salariés du cédant, la nature de leur contrat de travail et les conditions de la cession.
Article R214-3 du Code de l'urbanisme

Sécuriser l'acte de cession du fonds de commerce

L'acte de cession de fonds de commerce est un contrat formaliste. Il doit comporter des informations précises sur le fonds vendu, sur son historique récent, sur les inscriptions qui le grèvent, sur le chiffre d'affaires et les résultats des trois derniers exercices. Ces mentions permettent au repreneur de mesurer ce qu'il achète et engagent la responsabilité du cédant en cas d'omission ou d'inexactitude.

L'acte est ensuite publié dans un support d'annonces légales, puis au Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales. Cette publicité déclenche le délai d'opposition des créanciers du cédant, généralement dix jours. Pendant toute cette période, le prix reste séquestré chez le rédacteur d'acte, qui ne le remettra au cédant qu'après purge des oppositions.

Anticiper la double casquette : cédant du fonds et bailleur des murs

Situation fréquente : le vendeur du fonds est aussi le propriétaire des murs, dans lesquels le fonds est exploité. Deux relations contractuelles se superposent alors, la cession du fonds et le bail commercial. La Cour de cassation a rappelé qu'un même propriétaire pouvait valablement être bailleur et vendeur, sous réserve que les conditions propres à chaque contrat soient respectées.

Jurisprudence
Le propriétaire ou le principal locataire qui, en même temps qu'il est bailleur des lieux, est le vendeur du fonds peut valablement conclure ces deux actes. Les conditions propres à chaque contrat, notamment celles du statut des baux commerciaux, doivent être respectées.

Cass. 3ème civ. — 1996-06-12 — n° 94-13.966

Titularité du bail commercial et régime matrimonial du cédant

Un fonds de commerce peut être un acquêt de communauté au sens du droit patrimonial de la famille sans que le bail commercial correspondant appartienne pour autant aux deux époux. La jurisprudence a fixé la règle : seul l'époux signataire du bail en est titulaire, peu important que le fonds soit un bien commun et que l'autre époux ait le statut de conjoint collaborateur.

Jurisprudence
Le fait qu'un fonds de commerce constitue un acquêt de communauté est sans incidence sur la titularité du bail commercial qui n'a été consenti qu'à un seul des époux. Cette solution vaut même si l'autre époux a le statut de conjoint collaborateur.

Cass. 3ème civ. — 2020-09-17 — n° 19-18.435

En pratique, exigez du cédant marié la production de son contrat de mariage ou d'une attestation notariée précisant son régime matrimonial et l'accord éventuel de son conjoint. Cette précaution évite la remise en cause ultérieure de la vente pour défaut de pouvoir.

Ce qu'il faut faire maintenant

  • Faire préciser par écrit, dès la lettre d'intention, si la vente porte sur les murs, sur le fonds ou sur les deux, avec la ventilation du prix
  • Réclamer trois documents avant toute négociation : extrait Kbis, état des inscriptions au greffe, copie intégrale du bail commercial et de ses avenants
  • Vérifier auprès de la mairie si le fonds est situé dans un périmètre de sauvegarde soumis au droit de préemption commercial
  • Faire estimer indépendamment la valeur des murs et celle du fonds pour éviter tout redressement fiscal sur la ventilation
  • Consulter un avocat en droit commercial ou un notaire avant de signer une promesse, et non après

Questions fréquentes

  • Quelle différence entre les murs et le fonds de commerce ?

    Les murs désignent le bien immobilier, c'est-à-dire les locaux dans lesquels l'activité est exploitée. Ils obéissent au régime de la vente immobilière : acte notarié, publicité foncière, droits de mutation calculés sur le prix. Le fonds de commerce est une universalité de biens, principalement incorporels, affectés à l'exploitation : clientèle, droit au bail, enseigne, matériel, licences. Il ne se confond ni avec les murs, ni avec la société qui l'exploite. Un exploitant peut être propriétaire du fonds sans être propriétaire des murs, et inversement. Cette distinction conditionne le prix, la fiscalité et le montage juridique de la reprise.

  • Faut-il acheter les murs et le fonds de commerce en même temps ?

    Pas systématiquement. L'acquisition conjointe protège l'exploitation contre les aléas du bail commercial et permet de constituer un patrimoine immobilier, mais elle immobilise davantage de capital. L'acquisition du seul fonds, avec un bail commercial solide, préserve les liquidités et convient à un projet d'exploitation pur. La location-gérance offre une phase de test avant tout achat. Le choix dépend de trois facteurs : votre horizon d'exploitation, votre capacité de financement, la robustesse du bail existant. Un avocat en droit commercial peut modéliser les trois scénarios et chiffrer les fiscalités correspondantes avant que vous signiez une promesse.

  • Quels sont les délais d'une cession de fonds de commerce ?

    Comptez trois à six mois entre la lettre d'intention et le versement effectif du prix au cédant. La phase d'audit dure généralement quatre à huit semaines. La rédaction et la signature de la promesse prennent deux à trois semaines supplémentaires. Vient ensuite la purge du droit de préemption communal lorsqu'il s'applique, dans les périmètres de sauvegarde. Après signature de l'acte définitif, la publicité légale déclenche un délai d'opposition des créanciers pendant lequel le prix reste séquestré chez le rédacteur d'acte. Ces délais peuvent s'allonger si le fonds fait l'objet d'inscriptions au greffe ou si le régime matrimonial du cédant complique la vente.

  • Le maire peut-il empêcher la vente d'un fonds de commerce ?

    Oui, dans certaines conditions. La commune peut instituer un périmètre de sauvegarde du commerce et de l'artisanat de proximité. À l'intérieur de ce périmètre, chaque cession de fonds de commerce, de fonds artisanal ou de bail commercial doit faire l'objet d'une déclaration préalable en mairie. La commune dispose d'un délai pour préempter aux conditions proposées, préempter à un prix inférieur ou renoncer. À défaut de déclaration, la vente est nulle. Le cédant doit vérifier avant toute signature si son fonds est situé dans un tel périmètre en consultant le plan local d'urbanisme et les délibérations du conseil municipal.

  • Que se passe-t-il si le fonds fait partie de la communauté entre époux ?

    La qualification du fonds comme acquêt de communauté a des conséquences sur la vente, mais elle ne se confond pas avec la titularité du bail commercial. La Cour de cassation a jugé que seul l'époux signataire du bail en est titulaire, même si le fonds appartient aux deux. Concrètement, la vente du fonds acquis pendant le mariage suppose l'accord des deux époux lorsque le régime est communautaire. Le rédacteur d'acte doit vérifier le contrat de mariage et, le cas échéant, faire signer l'acte par les deux époux. Cette précaution évite la remise en cause de la vente pour défaut de pouvoir de disposition.

  • Peut-on tester un fonds de commerce avant de l'acheter ?

    Oui, la location-gérance permet d'exploiter le fonds sans en devenir propriétaire, contre une redevance versée au propriétaire. Elle dure généralement un ou deux ans et peut déboucher sur un rachat. Trois précautions s'imposent. Obtenir l'accord exprès du bailleur des murs lorsqu'un bail commercial existe, et vérifier que cet accord vise nommément le locataire-gérant. Rédiger un contrat de location-gérance précis, avec inventaire du matériel et clauses d'exploitation. Assortir la location-gérance d'une promesse d'achat du fonds à l'issue de la période, à un prix déterminé ou déterminable, pour verrouiller la sortie.