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Redressement judiciaire

travailler avec une entreprise en redressement judiciaire

Par Maître Gabriel Aknin · Avocat en droit des affaires et M&A9 min de lecture
Sommaire

Votre client, votre fournisseur ou votre employeur vient d'être placé en redressement judiciaire. La nouvelle inquiète, mais elle ne signe pas la fin de la relation. Un redressement judiciaire n'est pas une liquidation : l'entreprise continue son activité sous contrôle du tribunal, avec l'objectif de remonter la pente. Votre rôle, en tant que cocontractant, salarié ou partenaire, va changer immédiatement, et certains réflexes pris dans les premières semaines déterminent le sort de vos créances ou de vos droits.

Ce guide détaille les étapes à suivre lorsque vous devez travailler avec une entreprise en redressement judiciaire : identifier les acteurs de la procédure, sécuriser vos créances antérieures, négocier les contrats en cours, comprendre la période d'observation et le plan, puis savoir réagir en cas d'échec. La procédure dure en principe six mois renouvelables et peut s'étendre jusqu'à dix-huit mois. Pendant tout ce temps, vos décisions ont des conséquences chiffrées.

  1. Étape 1 — Identifier les acteurs de la procédure collective

    Repérer le mandataire judiciaire, l'administrateur, le juge-commissaire et le représentant des salariés. Chacun a un rôle distinct, et c'est à eux que vous adresserez vos demandes.

  2. Étape 2 — Déclarer vos créances antérieures

    Si vous êtes créancier d'une dette née avant le jugement d'ouverture, vous disposez de deux mois pour déclarer votre créance. Au-delà, elle est en principe perdue.

  3. Étape 3 — Sécuriser les contrats et créances postérieures

    Les prestations effectuées après le jugement bénéficient d'un régime de faveur. Encore faut-il les facturer, les documenter et les suivre rigoureusement.

  4. Étape 4 — Suivre la période d'observation

    L'entreprise est diagnostiquée pendant six mois renouvelables. Vous serez peut-être consulté sur la poursuite du contrat ou sur le plan envisagé.

  5. Étape 5 — Voter ou subir le plan de redressement

    Le tribunal arrête un plan d'apurement des dettes sur plusieurs années. Vos chances de recouvrement dépendent de votre rang et de l'ancrage du plan.

  6. Étape 6 — Réagir en cas de cession ou de liquidation

    Si le redressement échoue, la procédure bascule en cession ou en liquidation. Le sort des contrats et des salariés change radicalement.

Identifier les acteurs de la procédure collective dès le jugement d'ouverture

Le jugement d'ouverture du redressement judiciaire est publié au BODACC. C'est ce document qui fait courir tous les délais et qui nomme les organes de la procédure. Le récupérer dans les jours qui suivent, plutôt que d'attendre une notification, est le premier réflexe à avoir. Vous y trouverez le nom de l'administrateur judiciaire (s'il en a été désigné), celui du mandataire judiciaire, l'identité du juge-commissaire et la date de cessation des paiements retenue.

Chaque acteur a un périmètre précis. Le mandataire judiciaire représente l'intérêt collectif des créanciers : c'est lui qui reçoit les déclarations de créances et qui défend la procédure. L'administrateur, lorsqu'il est désigné, surveille ou assiste le dirigeant dans la gestion. Le juge-commissaire arbitre les contestations et autorise les actes importants. Le représentant des salariés, désigné en l'absence de comité social et économique, exerce les fonctions qui auraient été dévolues à ces institutions.

Jurisprudence
La Cour de cassation rappelle que le représentant des salariés assume, en l'absence de comité d'entreprise ou de délégué du personnel, les fonctions de représentation collective pendant toute la durée du redressement.

Cass. soc. — 2013-01-30 — n° 11-22.979

Adresser vos courriers au bon interlocuteur

Une erreur fréquente consiste à continuer d'écrire au dirigeant comme avant. Les courriers de réclamation, les mises en demeure antérieures à l'ouverture, les déclarations de créances doivent être envoyés au mandataire judiciaire. Les négociations sur la poursuite d'un contrat passent par l'administrateur ou, en son absence, par le dirigeant sous contrôle du mandataire. Le tribunal de commerce conserve le pouvoir juridictionnel : c'est devant lui que se règlent les contestations majeures.

Déclarer ses créances antérieures dans la procédure collective

Si vous êtes fournisseur, prestataire ou bailleur de l'entreprise, vous êtes créancier dès qu'une facture ou une dette est née avant le jugement d'ouverture, même si elle n'est pas encore échue. Le Code de commerce impose de déclarer ces créances auprès du mandataire judiciaire dans un délai de deux mois à compter de la publication du jugement au BODACC. Pour les créanciers domiciliés hors de France métropolitaine, ce délai est allongé.

La déclaration de créance doit être précise. Elle indique le montant en principal, les intérêts arrêtés au jour du jugement, la nature de la créance (chirographaire, privilégiée, garantie), les pièces justificatives (factures, contrats, bons de commande) et la date d'échéance. Une déclaration incomplète peut être contestée par le mandataire et conduire à un rejet partiel. Mieux vaut prendre le temps de constituer un dossier solide qu'envoyer à la hâte un courrier lacunaire.

L'article L631-7 du Code de commerce fixe le cadre de l'ouverture du redressement judiciaire et déclenche, à compter du jugement, l'ensemble des règles relatives aux créances antérieures et aux poursuites individuelles.
Article L631-7 du Code de commerce

Les conséquences d'une déclaration tardive

Passé le délai de deux mois, le créancier est forclos : sa créance n'entre plus dans le passif et il ne participera ni au plan ni aux répartitions. Le relevé de forclusion existe, mais il est rarement accordé. Il suppose de démontrer que la défaillance n'est pas due à votre fait, ce qui exclut le simple oubli ou la mauvaise organisation interne. Un dirigeant qui découvre tardivement une facture impayée doit donc agir dans l'urgence.

Sécuriser les créances postérieures et la poursuite des contrats en cours

Les prestations facturées après le jugement d'ouverture suivent un régime à part. Si elles sont nécessaires à la poursuite de l'activité ou utiles à la procédure, elles bénéficient d'un privilège de paiement prioritaire : elles seront réglées avant la plupart des créances antérieures. Encore faut-il qu'elles entrent dans le périmètre de la continuation d'activité et qu'elles soient acceptées par l'administrateur ou le dirigeant.

Pour un contrat en cours au jour de l'ouverture (contrat-cadre, bail commercial, contrat de prestation), l'administrateur dispose d'une option : exiger la poursuite du contrat aux conditions initiales, ou y mettre fin. Vous pouvez le mettre en demeure de se prononcer ; à défaut de réponse dans un délai d'un mois, le contrat est résilié de plein droit. Ce levier est précieux pour ne pas rester suspendu à une décision qui ne vient pas.

L'article L631-22 du Code de commerce encadre la cession d'activité en redressement et les conditions dans lesquelles les contrats en cours peuvent être transférés à un repreneur.
Article L631-22 du Code de commerce

Continuer à livrer ou facturer : précautions opérationnelles

Demandez par écrit la confirmation que la commande engage l'administrateur ou le dirigeant sous contrôle. Mentionnez le numéro et la date du jugement d'ouverture sur chaque facture postérieure. Fixez des conditions de paiement courtes (paiement comptant ou à 15 jours). Suivez de près les encaissements : un retard significatif est le premier signal d'un risque de bascule en liquidation.

Suivre la période d'observation d'une entreprise en redressement judiciaire

La période d'observation dure six mois, renouvelable une fois par décision motivée du tribunal, puis exceptionnellement prolongeable de six mois supplémentaires sur réquisition du procureur. Pendant cette phase, l'entreprise continue son activité sous contrôle, et l'administrateur (lorsqu'il est désigné) établit un bilan économique, social et environnemental. Ce bilan servira de socle au plan envisagé.

Si vous êtes salarié, votre contrat de travail n'est pas rompu par l'ouverture du redressement. La Cour de cassation a confirmé que la procédure n'a pas, en elle-même, d'effet sur les contrats en cours d'exécution. Le comité social et économique, lorsqu'il existe, est consulté sur le bilan économique et sur tout projet de licenciement collectif. Le représentant des salariés, en l'absence de CSE, exerce ce rôle.

Jurisprudence
L'ouverture d'un redressement judiciaire n'autorise pas en soi le salarié à prendre acte de la rupture de son contrat : la prise d'acte suppose des manquements suffisamment graves imputables à l'employeur, indépendants de la seule procédure collective.

Cass. soc. — 2017-12-20 — n° 16-19.517

L'article L2312-53 du Code du travail organise l'information et la consultation du comité social et économique en cas de procédure collective affectant l'entreprise.
Article L2312-53 du Code du travail

Salariés : les garanties pratiques

Les salaires postérieurs au jugement sont des créances de la procédure et doivent être payés à l'échéance. Si la trésorerie ne suffit pas, l'AGS (Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) intervient pour avancer les sommes dues, y compris les indemnités liées à un éventuel licenciement économique. Conservez vos bulletins de salaire, contrats et avenants : ce sont les pièces qu'attendra l'AGS.

Voter ou subir le plan de redressement et anticiper l'issue

Au terme de la période d'observation, le tribunal arrête soit un plan de redressement (apurement progressif des dettes sur une durée pouvant atteindre dix ans), soit un plan de cession totale ou partielle, soit prononce la liquidation judiciaire. Les créanciers sont consultés sur les délais et remises proposés. Pour les créanciers chirographaires, les remises peuvent être substantielles, mais l'alternative (liquidation) est souvent pire en termes de recouvrement.

L'article L631-19-2 du Code de commerce a introduit, pour les entreprises d'au moins 150 salariés ou dont le chiffre d'affaires excède 20 millions d'euros, un dispositif permettant au tribunal d'imposer une cession forcée des titres dans certaines conditions. Ce mécanisme reste exceptionnel, mais il signifie qu'un actionnaire peut perdre le contrôle même contre son gré, dès lors que le redressement le justifie.

L'article L631-19-2 du Code de commerce permet au tribunal, dans les entreprises d'une certaine taille, d'ordonner sous conditions strictes la cession des droits sociaux des associés opposés au redressement.
Article L631-19-2 du Code de commerce

Si le plan échoue ou si la cession l'emporte

Un plan de redressement adopté n'est pas une garantie : son inexécution (défaut de paiement d'une échéance, nouvelle cessation des paiements) entraîne sa résolution et l'ouverture d'une liquidation. Pour le cocontractant, cela signifie que les créances postérieures au jugement d'ouverture conservent leur rang prioritaire, mais que les répartitions deviennent souvent très faibles. Pour le salarié, l'AGS prend le relais pour les salaires et indemnités impayés.

En cas de cession à un repreneur, certains contrats peuvent être transférés sans votre accord, d'autres seront résiliés. Le repreneur reprend les contrats de travail des salariés affectés à l'activité cédée. Surveillez le jugement de cession : il liste précisément les contrats repris et les créances qui suivent l'activité.

Ce qu'il faut faire maintenant

  • Récupérer le jugement d'ouverture au BODACC et identifier mandataire, administrateur et juge-commissaire.
  • Lister toutes vos créances antérieures et préparer la déclaration sous deux mois, pièces à l'appui.
  • Pour les contrats stratégiques, adresser à l'administrateur une mise en demeure écrite d'option sur la poursuite.
  • Réviser les conditions de paiement pour toute prestation postérieure : comptant ou délais très courts.
  • Salariés : conserver tous les justificatifs de salaire et vérifier les relevés communiqués par le représentant des salariés.

Questions fréquentes

  • Peut-on continuer à facturer une entreprise placée en redressement judiciaire ?

    Oui, et c'est même l'objectif de la procédure : permettre la poursuite de l'activité. Les prestations effectuées après le jugement d'ouverture sont des créances postérieures, payées en priorité si elles sont utiles à la continuation de l'activité. Mieux vaut sécuriser ces nouvelles relations : confirmation écrite de la commande par l'administrateur ou le dirigeant sous contrôle, conditions de paiement courtes (comptant ou 15 jours), mention systématique du jugement d'ouverture sur les factures. Un suivi serré des encaissements est indispensable pour détecter tout signal de bascule en liquidation.

  • Combien de temps dure un redressement judiciaire ?

    La période d'observation dure six mois, renouvelable une fois par décision motivée du tribunal, et exceptionnellement prolongeable de six mois supplémentaires sur réquisition du procureur, soit dix-huit mois au maximum. À l'issue, le tribunal arrête un plan de redressement (qui peut s'étaler sur dix ans pour l'apurement du passif), un plan de cession, ou prononce la liquidation judiciaire. La durée totale de la relation avec une entreprise en redressement, plan inclus, peut donc atteindre plus de dix ans pour un créancier admis à un plan.

  • Que se passe-t-il si je n'ai pas déclaré ma créance dans les deux mois ?

    Vous êtes en principe forclos : la créance n'entre plus au passif et vous ne participerez ni au plan ni aux répartitions. Le relevé de forclusion permet de rattraper la situation, mais il est rarement accordé. Il faut démontrer que la défaillance n'est pas due à votre fait personnel, par exemple parce que le débiteur ne vous a pas porté à la liste des créanciers ou que vous n'avez pas été informé. Le simple oubli ou la mauvaise organisation interne ne suffisent pas. Une demande de relevé de forclusion se fait devant le juge-commissaire dans des délais courts.

  • L'ouverture d'un redressement judiciaire rompt-elle le contrat de travail ?

    Non. L'ouverture de la procédure n'a pas, en elle-même, d'effet sur les contrats de travail en cours. Le salarié reste lié à l'entreprise et continue d'exécuter ses obligations. La Cour de cassation a précisé que la seule ouverture du redressement ne permet pas au salarié de prendre acte de la rupture aux torts de l'employeur : il faut des manquements graves et indépendants de la procédure. En revanche, des licenciements économiques peuvent être autorisés par le juge-commissaire pendant la période d'observation s'ils sont nécessaires au redressement.

  • Que devient ma créance si le redressement bascule en liquidation ?

    Les créances postérieures au jugement d'ouverture, lorsqu'elles sont utiles à la procédure, conservent leur rang prioritaire et sont payées avant les créances antérieures. Mais en pratique, les répartitions en liquidation sont souvent très faibles pour les créanciers chirographaires. Pour les salariés, l'AGS prend le relais et garantit le paiement des salaires impayés et des indemnités de licenciement dans les limites légales. Pour les fournisseurs, mieux vaut anticiper la liquidation en réduisant l'encours et en exigeant des paiements rapprochés dès les premiers signes d'aggravation.