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Redressement judiciaire

Copropriété en difficulté : comment déclencher un plan de sauvegarde

Par Maître Gabriel Aknin · Avocat en droit des affaires et M&A11 min de lecture
Sommaire

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Les charges impayées s'accumulent, le fonds de travaux est à sec, l'ascenseur reste en panne depuis six mois et le syndic peine à boucler l'assemblée générale. Quand une copropriété bascule dans la spirale des impayés et de la dégradation du bâti, les outils du droit commun de la copropriété ne suffisent plus. Le législateur a prévu un dispositif spécifique : le plan de sauvegarde.

Prévu par l'article L615-1 du Code de la construction et de l'habitation, ce plan est une procédure publique, pilotée par le préfet, destinée à redresser une copropriété en difficulté grave. Il n'est ni un plan de sauvegarde au sens des procédures collectives commerciales, ni une mise sous tutelle. C'est un cadre contractuel entre l'État, la collectivité, le syndicat des copropriétaires et des partenaires, qui organise sur plusieurs années un ensemble de mesures techniques, financières et juridiques.

Vous êtes copropriétaire, membre du conseil syndical, ou syndic bénévole, et vous vous demandez comment déclencher cette procédure, qui la décide, combien de temps elle dure et ce qu'elle change concrètement pour les charges et les travaux. Ce guide détaille les six étapes à franchir, de l'alerte initiale jusqu'au suivi post-plan, avec les acteurs à mobiliser et les écueils à éviter.

  1. Étape 1 — Objectiver les difficultés de la copropriété

    Rassembler les indicateurs financiers, techniques et sociaux qui démontrent que la copropriété relève d'un plan de sauvegarde.

  2. Étape 2 — Saisir le préfet par une demande motivée

    Transmettre un dossier structuré au représentant de l'État dans le département pour obtenir l'ouverture de la procédure.

  3. Étape 3 — Participer à la commission de plan de sauvegarde

    Collaborer avec les acteurs institutionnels et contribuer au diagnostic partagé qui fonde les orientations du plan.

  4. Étape 4 — Valider la convention de plan de sauvegarde

    Faire voter en assemblée générale la convention qui engage le syndicat sur les mesures et les financements.

  5. Étape 5 — Exécuter les mesures du plan

    Mettre en œuvre les travaux, le redressement des comptes et l'accompagnement social sur la durée de la convention.

  6. Étape 6 — Suivre, prolonger ou articuler avec une administration provisoire

    Évaluer l'atteinte des objectifs à l'échéance et décider de la sortie du plan, de sa prolongation ou d'un passage sous administration provisoire renforcée.

Objectiver les difficultés de la copropriété en difficulté

Un plan de sauvegarde ne se demande pas sur une intuition. La procédure est lourde pour les services de l'État et vous devez démontrer, pièces à l'appui, que la copropriété cumule des difficultés graves qu'elle ne peut surmonter par ses seuls moyens.

Le premier bloc d'indicateurs est financier. Vous rassemblez l'état des impayés de charges sur les trois derniers exercices, le taux de recouvrement, le niveau du fonds de roulement, le montant des dettes exigibles envers les fournisseurs d'énergie, l'eau, l'assurance et les prestataires. Un taux d'impayés supérieur à 25 % des charges annuelles est généralement considéré en pratique comme un seuil d'alerte sérieux, même si aucun texte ne fixe de seuil chiffré pour déclencher le plan.

Le deuxième bloc est technique. Vous documentez l'état du bâti : rapports du diagnostic technique global s'il a été réalisé, devis non suivis d'effet, arrêtés de police administrative (péril, insalubrité, sécurité des équipements), pannes récurrentes des équipements collectifs. Un troisième bloc, social, décrit la situation des occupants : part de propriétaires occupants modestes, suroccupation, présence de marchands de sommeil, difficultés d'accès au crédit pour financer la quote-part de travaux.

En pratique, cette étape de consolidation prend trois à six mois. Elle gagne à être pilotée par un prestataire habitué aux copropriétés fragiles : opérateur ANAH, bureau d'études spécialisé, parfois un avocat quand des contentieux de recouvrement sont en cours. Le coût de ce diagnostic préparatoire peut être cofinancé par la collectivité ou l'ANAH quand la copropriété est repérée dans un dispositif de veille.

Saisir le préfet pour un plan de sauvegarde de copropriété

L'initiative de la procédure n'appartient pas au syndicat des copropriétaires seul. Le préfet peut être saisi par le maire, le président de l'établissement public de coopération intercommunale compétent en matière d'habitat, par un ou plusieurs copropriétaires, par le syndic ou par le procureur de la République. Dans la pratique, les saisines qui aboutissent sont celles portées conjointement par le conseil syndical et la collectivité.

Contenu du dossier de saisine

La demande prend la forme d'un courrier motivé adressé au préfet du département, accompagné du diagnostic décrit à l'étape précédente, du règlement de copropriété, des trois derniers procès-verbaux d'assemblée générale, des comptes annuels des trois derniers exercices et de la liste des procédures en cours (recouvrement, contentieux de travaux, arrêtés de police). Vous mentionnez les actions déjà tentées en interne et expliquez pourquoi elles ne suffisent pas.

Instruction par les services de l'État

La direction départementale des territoires, parfois la direction de la cohésion sociale ou l'agence régionale de santé selon le volet dominant, instruit la demande. Un échange contradictoire s'engage avec le syndic et le conseil syndical. Le préfet peut à ce stade solliciter un pré-diagnostic complémentaire financé sur fonds publics. L'instruction dure couramment de six à douze mois avant la décision formelle d'ouverture.

Le cas échéant, la mise en œuvre d'un plan de sauvegarde prévu à l'article L. 615-1 du présent code ainsi que de la procédure d'administration provisoire renforcée prévue à l'article 29 de la loi du 10 juillet 1965.
Article L741-1 du Code de la construction et de l'habitation

Participer à la commission du plan de sauvegarde

Lorsque le préfet décide d'ouvrir la procédure, il désigne par arrêté une commission chargée d'élaborer le plan. Elle réunit les représentants des copropriétaires (généralement les membres du conseil syndical), le syndic, la commune, l'intercommunalité, le département, l'ANAH, Action Logement, les bailleurs sociaux présents dans l'immeuble, et éventuellement les créanciers publics principaux.

La commission a une mission précise : établir un diagnostic partagé, puis définir un ensemble de mesures sur une durée de cinq ans. Ces mesures couvrent le volet financier (apurement des impayés, étalement de dettes, aides à la pierre et aides aux copropriétaires), le volet technique (travaux prioritaires, rénovation énergétique, mise en sécurité), le volet gouvernance (changement de syndic, formation du conseil syndical, redressement du recouvrement) et le volet social (relogement temporaire, accompagnement budgétaire des ménages).

Pour vous, membre du conseil syndical, cette phase est décisive. Vous êtes la voix du syndicat dans un espace où les acteurs institutionnels pèsent lourd. Préparez chaque réunion avec le syndic, documentez les positions prises en assemblée générale, remontez les contraintes réelles des copropriétaires modestes. Un plan mal calibré sur les capacités contributives des ménages échouera à l'exécution.

Les travaux de la commission durent habituellement entre neuf et dix-huit mois. Ils aboutissent à un projet de convention de plan de sauvegarde, qui est le document opérationnel engageant chaque partenaire.

Valider la convention de plan de sauvegarde en assemblée générale

Le projet de convention sorti de la commission n'engage juridiquement le syndicat des copropriétaires qu'après vote en assemblée générale. Cette étape est le point de bascule politique de toute la procédure. Un vote négatif renvoie la copropriété au droit commun, souvent vers l'administration provisoire judiciaire si la situation continue de se dégrader.

La convention précise la liste des mesures, les engagements financiers de chaque partenaire, le calendrier, les indicateurs d'évaluation et les modalités de suivi au terme du plan. Elle prévoit également, de façon obligatoire, les conditions d'évaluation périodique et le dispositif de suivi post-plan.

La convention précise également les modalités d'évaluation du plan de sauvegarde ainsi que les modalités de suivi de la copropriété au terme du plan. Le préfet peut, par décision motivée après avis de la commission, prolonger le plan de sauvegarde, par période de deux ans, si le redressement de la copropriété le nécessite.
Article L615-2 du Code de la construction et de l'habitation

Règles de majorité applicables

La convention elle-même n'a pas de majorité propre fixée par la loi du 10 juillet 1965. En revanche, chaque mesure qu'elle contient (vote de travaux, souscription d'un emprunt collectif, désignation d'un nouveau syndic) obéit à sa règle de majorité habituelle. Vous devez donc préparer un ordre du jour détaillé qui soumet au vote chaque engagement, et non une adhésion globale non votée mesure par mesure. Un vote groupé serait exposé à contestation.

Notification et publicité

Une fois signée par le préfet et les partenaires, la convention est notifiée au syndic. Elle n'est pas publiée au fichier immobilier mais fait l'objet d'une communication aux copropriétaires et, en pratique, d'une information sur le site de la préfecture pour les copropriétés les plus suivies.

Exécuter les mesures du plan de sauvegarde dans la durée

La signature de la convention n'est pas la fin de l'histoire, c'est le début. Pendant les cinq années suivantes, le syndic pilote la mise en œuvre des mesures sous le contrôle de la commission qui continue de se réunir à intervalles réguliers, souvent deux à trois fois par an.

Le volet travaux appelle les subventions mobilisées (ANAH, collectivités, Action Logement), passe les marchés, suit les chantiers. Le volet financier déploie les plans d'apurement des impayés négociés avec les copropriétaires débiteurs, active les procédures contentieuses contre les débiteurs de mauvaise foi, et le cas échéant mobilise un emprunt collectif. Le volet gouvernance peut imposer un changement de syndic si l'opérateur en place n'est pas à la hauteur, et prévoit la formation des membres du conseil syndical.

Un copropriétaire qui ne respecte pas ses engagements d'apurement reste poursuivi dans les conditions du droit commun. Le plan de sauvegarde ne crée aucune suspension des procédures de recouvrement contre les copropriétaires débiteurs. Il n'est pas, en cela, assimilable à une procédure collective au sens du Code de commerce, qui elle emporte arrêt des poursuites individuelles.

Pour les copropriétaires professionnels dont l'activité est en difficulté, et qui portent plusieurs lots dans la copropriété, un parallèle existe avec la mécanique de résolution du plan prévue par le droit des entreprises en difficulté : si le plan commercial est résolu, les créanciers soumis à ce plan sont dispensés de déclarer leurs créances dans la nouvelle procédure ouverte.

Le jugement qui prononce la résolution du plan met fin aux opérations et à la procédure lorsque celle-ci est toujours en cours. Après résolution du plan et ouverture de la nouvelle procédure, les créanciers soumis à ce plan sont dispensés de déclarer leurs créances et sûretés.
Article L626-27 du Code de commerce

Cette articulation n'a pas d'équivalent dans le plan de sauvegarde de copropriété. Un copropriétaire personne physique en difficulté financière doit, selon sa situation, se tourner vers la commission de surendettement, et le syndic reste créancier au titre des charges, dans les conditions du droit commun du surendettement.

Suivre, prolonger ou passer en administration provisoire renforcée

À l'approche de l'échéance quinquennale, la commission procède à l'évaluation prévue par la convention. Trois issues sont possibles. Première issue : les objectifs sont atteints, la copropriété sort du plan et bascule dans un dispositif de suivi allégé, souvent un observatoire local des copropriétés.

Deuxième issue : le redressement est engagé mais incomplet. Le préfet peut prolonger le plan par période de deux ans, autant de fois que nécessaire, par décision motivée après avis de la commission. Cette faculté est expressément prévue par l'article L615-2 du Code de la construction et de l'habitation. Les prolongations successives sont fréquentes dans les grandes copropriétés dégradées, où le volet travaux dépasse largement cinq ans.

Troisième issue : l'échec. Les mesures n'ont pas produit leurs effets, la copropriété continue de se dégrader, les impayés s'aggravent. Le dossier bascule alors vers l'administration provisoire judiciaire, voire l'administration provisoire renforcée dans le cadre d'une opération de requalification des copropriétés dégradées. Cette dernière suppose la saisine du président du tribunal judiciaire et confère à l'administrateur des pouvoirs étendus sur la gestion.

Jurisprudence
La chambre commerciale rappelle, à propos d'un plan de redressement d'entreprise, que le juge-commissaire d'une procédure collective n'est pas compétent pour connaître des actions en responsabilité civile exercées contre le commissaire à l'exécution du plan. Transposée par analogie à la mécanique du plan de sauvegarde de copropriété, cette logique souligne l'importance d'identifier dès l'origine la juridiction compétente en cas de litige sur l'exécution d'un plan, point à anticiper dans la convention.

Cass. com. — 2018-12-05 — n° 17-20.065

La bascule vers l'administration provisoire judiciaire modifie profondément la gouvernance : le syndic est dessaisi au profit d'un administrateur désigné par le juge, le conseil syndical perd l'essentiel de ses prérogatives, les copropriétaires conservent leur droit de propriété mais plus la main sur les décisions courantes. C'est pourquoi la prolongation du plan de sauvegarde, quand elle est possible, reste préférable.

En application du I de l'article L. 626-27, le tribunal est saisi aux fins de résolution du plan par voie de requête. Lorsque le tribunal décide la résolution du plan, il ouvre, dans le même jugement, une procédure, selon le cas, de redressement judiciaire ou de liquidation judiciaire.
Article R626-48 du Code de commerce

Cette référence du droit commercial éclaire, par comparaison, ce qui n'existe pas dans le plan de sauvegarde de copropriété : il n'y a pas de « résolution » formelle décidée par un juge. L'échec se traduit, dans les faits, par la non-reconduction du plan et le passage à un dispositif plus contraignant piloté par le juge judiciaire.

Ce qu'il faut faire maintenant

  • Consolider sur un seul tableau les trois derniers exercices : charges appelées, impayés, trésorerie, dettes exigibles.
  • Lister les arrêtés administratifs et incidents techniques majeurs des cinq dernières années.
  • Prendre rendez-vous avec le service habitat de votre commune ou intercommunalité pour évaluer les dispositifs mobilisables.
  • Faire voter en assemblée générale un mandat clair au conseil syndical pour engager les démarches auprès du préfet.
  • Consulter un avocat spécialisé en copropriété en difficulté pour sécuriser la stratégie et les contentieux de recouvrement parallèles.

Questions fréquentes

  • Qui peut demander l'ouverture d'un plan de sauvegarde de copropriété ?

    La saisine du préfet peut émaner du maire, du président de l'établissement public de coopération intercommunale compétent en matière d'habitat, d'un ou plusieurs copropriétaires, du syndic ou du procureur de la République. Dans la pratique, les dossiers qui aboutissent sont ceux portés conjointement par le conseil syndical et la collectivité, car ils démontrent la volonté locale de redressement et la capacité à mobiliser des cofinancements. Un copropriétaire isolé peut saisir, mais sa demande aura peu de chances de prospérer sans relais institutionnel. L'autorité qui décide formellement de l'ouverture reste le préfet du département.

  • Quelle est la durée d'un plan de sauvegarde de copropriété ?

    La convention de plan de sauvegarde est conclue pour une durée de cinq ans. L'article L615-2 du Code de la construction et de l'habitation permet au préfet, après avis de la commission, de prolonger le plan par période de deux ans, autant de fois que le redressement de la copropriété le nécessite. Les prolongations successives sont fréquentes dans les grandes copropriétés dégradées où les travaux lourds de rénovation énergétique ou de mise en sécurité dépassent le cadre initial de cinq ans. Il n'existe pas de durée maximale fixée par la loi.

  • Le plan de sauvegarde suspend-il les poursuites contre les copropriétaires débiteurs ?

    Non. À la différence d'une procédure collective du Code de commerce qui emporte arrêt des poursuites individuelles contre le débiteur, le plan de sauvegarde de copropriété n'instaure aucune suspension des procédures de recouvrement. Un copropriétaire en impayés peut continuer à faire l'objet de procédures d'injonction de payer, d'assignation en paiement et de saisie, menées par le syndicat des copropriétaires représenté par le syndic. Un copropriétaire personne physique en difficulté peut, en parallèle, saisir la commission de surendettement, qui elle peut suspendre les procédures dans les conditions du Code de la consommation.

  • Quelle différence avec une administration provisoire de copropriété ?

    Le plan de sauvegarde est une procédure administrative pilotée par le préfet qui laisse en place le syndic et le conseil syndical, en les accompagnant par un cadre contractuel pluriannuel. L'administration provisoire est une procédure judiciaire ouverte par le président du tribunal judiciaire, qui dessaisit le syndic au profit d'un administrateur disposant de pouvoirs étendus de gestion. Les deux dispositifs peuvent s'articuler : un plan de sauvegarde qui échoue peut déboucher sur une administration provisoire, et une opération de requalification des copropriétés dégradées peut mobiliser simultanément les deux outils au titre de l'article L741-1 du Code de la construction et de l'habitation.

  • Quel coût pour la copropriété d'un plan de sauvegarde ?

    La procédure elle-même, c'est-à-dire l'instruction par le préfet et le fonctionnement de la commission, ne génère pas de frais directs pour le syndicat des copropriétaires. Les coûts significatifs portent sur les mesures prévues par la convention : honoraires de maîtrise d'œuvre, études techniques, travaux, et éventuellement renforcement du syndic. Ces coûts sont partiellement couverts par les subventions mobilisées (ANAH, collectivités, Action Logement) et le reste à charge est réparti entre copropriétaires selon la règle de millièmes applicable à chaque mesure. L'ampleur du reste à charge est l'un des points les plus sensibles du calibrage du plan.

  • Peut-on contester une décision prise dans le cadre du plan de sauvegarde ?

    Oui, selon la nature de la décision. Les décisions prises par l'assemblée générale pour mettre en œuvre les mesures du plan (vote de travaux, souscription d'emprunt, désignation d'un syndic) peuvent être contestées devant le tribunal judiciaire dans les conditions du droit commun de la copropriété, dans un délai de deux mois à compter de la notification du procès-verbal pour un copropriétaire opposant ou défaillant. Les décisions du préfet (ouverture, refus d'ouverture, prolongation) relèvent du juge administratif et peuvent faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir dans un délai de deux mois à compter de leur notification.