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Redressement judiciaire

Redressement judiciaire : le guide complet des étapes de la procédure

Par Maître Gabriel Aknin · Avocat en droit des affaires et M&A10 min de lecture
Sommaire

Votre trésorerie ne suit plus. Les fournisseurs pressent, l'URSSAF relance, le banquier ferme la ligne de découvert. À un moment précis, l'entreprise ne peut plus faire face au passif exigible avec son actif disponible : c'est la cessation des paiements. Le dirigeant a alors 45 jours pour se déclarer au tribunal, sous peine de sanctions personnelles.

Le redressement judiciaire n'est pas la fin de l'entreprise. C'est une procédure collective qui gèle le passif, arrête les poursuites et ouvre une période d'observation destinée à construire un plan de continuation. Pour le dirigeant, l'objectif est de sauver l'activité et les emplois. Pour le créancier, c'est le moment où sa créance doit être déclarée dans des délais stricts, sous peine d'être éteinte.

Ce guide décrit la procédure étape par étape, de la déclaration de cessation des paiements à l'issue de la période d'observation. Il s'adresse au dirigeant qui doit décider s'il se déclare, comme au créancier qui vient d'apprendre qu'un de ses clients est en redressement. Les délais donnés sont ceux prévus par le Livre VI du Code de commerce et les textes réglementaires cités.

  1. Étape 1 — Déclarer la cessation des paiements

    Le dirigeant saisit le tribunal compétent dans les 45 jours qui suivent la date de cessation des paiements. Le dossier doit être complet.

  2. Étape 2 — Obtenir le jugement d'ouverture

    Le tribunal statue, fixe la date de cessation des paiements et désigne les organes de la procédure : juge-commissaire, mandataire, éventuel administrateur.

  3. Étape 3 — Traverser la période d'observation

    Six mois renouvelables, jusqu'à dix-huit mois maximum. L'activité continue, le passif antérieur est gelé, un diagnostic économique est établi.

  4. Étape 4 — Déclarer et vérifier les créances

    Les créanciers disposent de deux mois à compter de la publication au BODACC pour déclarer leur créance au mandataire judiciaire.

  5. Étape 5 — Arrêter un plan ou basculer en liquidation

    Le tribunal arrête un plan de continuation, ordonne une cession totale ou partielle, ou prononce la liquidation si aucun redressement n'est possible.

Déclarer la cessation des paiements et déclencher le redressement judiciaire

La cessation des paiements se définit comme l'impossibilité de faire face au passif exigible avec l'actif disponible. Ce n'est pas une simple difficulté de trésorerie passagère. C'est une situation objective, appréciée à une date précise que le tribunal fixera dans son jugement. Le dirigeant qui la constate est tenu de la déclarer dans les 45 jours.

Passé ce délai sans avoir demandé l'ouverture d'une procédure ni sollicité une conciliation, le dirigeant s'expose à une action en interdiction de gérer et, dans les cas les plus graves, à une action en responsabilité pour insuffisance d'actif. La déclaration se fait par dépôt au greffe du tribunal compétent, accompagnée des pièces obligatoires : comptes annuels du dernier exercice, situation de trésorerie datée de moins d'un mois, état chiffré des créanciers et des dettes, inventaire sommaire des biens.

La juridiction compétente dépend de l'activité. Pour les commerçants et sociétés commerciales, c'est le tribunal de commerce. Pour les autres personnes (professions libérales, agriculteurs, associations), c'est le tribunal judiciaire. En matière agricole, l'article L351-8 du Code rural et de la pêche maritime rend applicable le Livre VI du Code de commerce à toute personne exerçant une activité agricole au sens de l'article L. 311-1.

Les dispositions du livre VI du code de commerce relatives aux procédures de sauvegarde accélérée, sous réserve du second alinéa de l'article L. 611-5 du même code, de sauvegarde, de redressement judiciaire, de liquidation judiciaire et de rétablissement professionnel sont applicables à toute personne exerçant des activités agricoles au sens de l'article L. 311-1.
Article L351-8 du Code rural et de la pêche maritime

Pour l'exploitant agricole, la compétence intra-tribunal judiciaire est précisée par l'article R213-3 du Code de l'organisation judiciaire : le président du tribunal judiciaire connaît du règlement amiable, du redressement et de la liquidation des exploitations agricoles. Cette précision n'est pas un détail. Elle détermine devant qui la requête doit être déposée.

Obtenir le jugement d'ouverture de la procédure de redressement

Le tribunal ne prononce le redressement judiciaire qu'après avoir entendu le dirigeant et vérifié les conditions d'ouverture. Deux conditions cumulatives : l'entreprise doit être en cessation des paiements, et son redressement doit paraître possible. Si aucun redressement n'est envisageable, le tribunal ouvre directement la liquidation judiciaire.

L'article L631-7 du Code de commerce organise cette articulation : le tribunal statue dans la même décision sur la demande de redressement et, le cas échéant, sur l'ouverture d'une liquidation. C'est une bascule qui se joue à l'audience. L'assistance d'un avocat qui connaît le tribunal saisi n'est pas un luxe.

Les articles L. 621-1, L. 621-2 et L. 621-3 sont applicables à la procédure de redressement judiciaire. Il statue ensuite, dans la même décision, sur la demande de redressement judiciaire et, le cas échéant, sur l'ouverture d'une procédure de liquidation judiciaire.
Article L631-7 du Code de commerce

Les organes désignés par le jugement d'ouverture

Le jugement désigne un juge-commissaire chargé de veiller au déroulement de la procédure, un mandataire judiciaire qui représente les créanciers, et, selon la taille de l'entreprise, un administrateur judiciaire qui assiste ou remplace le dirigeant dans la gestion. En dessous de certains seuils (20 salariés et 3 M€ de chiffre d'affaires), l'administrateur n'est pas obligatoire.

Le jugement fixe la date de cessation des paiements et ouvre une période d'observation initiale de six mois. Il est publié au BODACC : cette publication déclenche le délai de déclaration des créances. Le dirigeant reste en fonction sauf mesure contraire, mais ses pouvoirs sont encadrés.

Les effets immédiats de l'ouverture du redressement judiciaire

Trois effets se produisent dès la publication du jugement. Le passif antérieur est gelé : plus aucun paiement des dettes nées avant le jugement. Les poursuites individuelles sont arrêtées, y compris les voies d'exécution en cours. Les intérêts cessent de courir pour la plupart des créances. C'est ce qu'on appelle l'interdiction des paiements et l'arrêt des poursuites.

Traverser la période d'observation du redressement judiciaire

La période d'observation dure six mois, renouvelable une fois, exceptionnellement prorogeable pour une durée maximale totale de dix-huit mois. Pendant ce laps de temps, l'entreprise continue d'exploiter. Les dettes nées après le jugement (dites créances postérieures) doivent être payées à leur échéance : c'est la contrepartie du gel du passif antérieur.

L'administrateur, quand il est désigné, établit un bilan économique et social. Il analyse l'origine des difficultés, la viabilité de l'activité, les besoins de financement. Ce diagnostic sert de base au plan qui sera proposé au tribunal. C'est aussi le moment où les licenciements pour motif économique peuvent être autorisés par le juge-commissaire, dans des conditions procédurales allégées.

Poursuivre les contrats en cours

Les contrats en cours (bail, contrats de fourniture, contrats de travail) ne sont pas rompus par l'ouverture de la procédure. L'administrateur (ou le débiteur assisté) peut exiger leur poursuite ou y renoncer. Une clause de résiliation automatique en cas de procédure collective est réputée non écrite. Cette règle protège la continuité d'exploitation.

Déclarer et faire vérifier les créances en procédures collectives

La déclaration de créance est l'acte par lequel le créancier fait connaître au mandataire le montant et la nature de sa créance. Elle conditionne le droit d'être payé, même partiellement, dans la procédure. Elle se fait par lettre recommandée avec accusé de réception, courriel avec accusé, ou par voie de dépôt sur le portail dédié quand il existe.

La déclaration doit préciser le montant en principal, les intérêts arrêtés à la date du jugement, les éventuelles sûretés attachées (privilège, hypothèque, gage), et être accompagnée des pièces justificatives : factures impayées, contrat, décisions de justice. Une déclaration mal formée, ou remise hors délai sans avoir sollicité un relevé de forclusion, ferme la porte du dividende.

Deux mois pour déclarer. Un dossier bien préparé le premier jour vaut mieux qu'un relevé de forclusion arraché au juge-commissaire six mois plus tard.

Le rôle du mandataire judiciaire dans la vérification

Le mandataire dresse la liste des créances déclarées, propose leur admission, leur rejet ou leur admission partielle, et transmet cette liste au juge-commissaire pour ordonnance. En matière fiscale, l'article R*247-17 du Livre des procédures fiscales encadre l'articulation entre l'administration et le mandataire : dans le régime général du redressement, l'administration statue sur les demandes écrites des mandataires dans un délai de six semaines à compter de leur présentation.

Dans le régime général du redressement judiciaire, l'administration statue sur les demandes écrites des mandataires judiciaires dans le délai de six semaines suivant la date de leur présentation.
Article R*247-17 du Livre des procédures fiscales

En cas de contestation d'une créance par le mandataire ou par le débiteur, le créancier reçoit un courrier de discussion. Il dispose d'un délai de trente jours pour répondre. À défaut, la contestation est réputée acceptée. Ce délai est un piège classique : beaucoup de créanciers l'ignorent et perdent une créance par silence.

Arrêter un plan de redressement ou basculer en liquidation

À l'issue de la période d'observation, trois issues sont possibles. Première hypothèse : le tribunal arrête un plan de continuation, qui étale le remboursement du passif antérieur sur une durée maximale de dix ans (quinze ans en matière agricole). L'entreprise conserve son autonomie, ses actifs, ses contrats. Le dirigeant reste en fonction, sous le contrôle du commissaire à l'exécution du plan.

Deuxième hypothèse : le tribunal ordonne une cession totale ou partielle de l'activité à un repreneur. Un ou plusieurs candidats déposent des offres, comprenant un prix, un projet industriel, un engagement sur les emplois repris. Le tribunal choisit l'offre qui présente les meilleures garanties de pérennité et de sauvegarde de l'emploi.

Troisième hypothèse : aucun plan n'est arrêtable et aucune cession sérieuse ne se présente. Le tribunal prononce la liquidation judiciaire. L'article L631-22 du Code de commerce prévoit cette bascule : si l'arrêté d'un plan de redressement ne peut être obtenu, le tribunal prononce la liquidation judiciaire et met fin à la période d'observation ainsi qu'à la mission de l'administrateur.

Si l'arrêté d'un plan de redressement ne peut être obtenu, le tribunal prononce la liquidation judiciaire et met fin à la période d'observation ainsi qu'à la mission de l'administrateur, sous réserve des dispositions applicables aux cessions.
Article L631-22 du Code de commerce

Le contenu du plan de redressement judiciaire

Le plan présente les perspectives de redressement, les modalités d'apurement du passif et les garanties offertes. Les créanciers sont consultés sur les délais de paiement proposés. Le premier paiement intervient au plus tard un an après l'arrêté du plan et les annuités ne peuvent être inférieures à 5 % du passif admis à partir de la troisième année, sauf exception.

En cas de manquement du débiteur au plan (défaut de paiement d'une échéance, cessation des paiements postérieure), le commissaire à l'exécution du plan saisit le tribunal qui peut résoudre le plan et ouvrir une nouvelle procédure. La résolution du plan expose alors le dirigeant aux mêmes risques que l'ouverture initiale, augmentés du fait qu'un premier échec est intervenu.

L'articulation civile et pénale en cas de conversion en liquidation

Un redressement peut être converti en liquidation pendant la période d'observation si l'exploitation ne peut plus être poursuivie. Cette bascule n'éteint pas les procédures civiles ou pénales connexes engagées avant l'ouverture, comme l'a rappelé la chambre criminelle de la Cour de cassation dans une décision impliquant un dirigeant poursuivi pour émission de chèques sans provision, alors même que la procédure collective ouverte à son encontre avait été convertie en liquidation.

Jurisprudence
La conversion d'un redressement judiciaire en liquidation judiciaire ne prive pas d'effet les poursuites pénales et civiles engagées à titre personnel contre le dirigeant, notamment pour des faits d'émission de chèques sans provision antérieurs à l'ouverture.

Cass. crim. — 2002-02-13 — n° 01-81.273

Anticiper les conséquences du redressement judiciaire pour le dirigeant

Le redressement judiciaire visant la personne morale n'entraîne pas, en principe, la mise en cause automatique du patrimoine personnel du dirigeant. Deux situations changent cette équation. La première : le dirigeant a consenti des cautions personnelles, notamment auprès des banques. Ces cautions restent en vigueur pendant la procédure et pourront être activées si l'entreprise ne rembourse pas.

La seconde : le dirigeant a commis des fautes de gestion ayant contribué à l'insuffisance d'actif. Dans ce cas, une action peut être engagée contre lui pour mettre à sa charge tout ou partie du passif. À cela s'ajoute l'inscription au bulletin n° 2 du casier judiciaire des personnes morales des jugements d'ouverture, dans les conditions prévues par l'article 776-1 du Code de procédure pénale, information consultable par certaines autorités administratives et par les présidents des tribunaux de commerce.

Le bulletin n° 2 du casier judiciaire des personnes morales est délivré aux préfets, aux administrations de l'Etat et aux collectivités locales saisis de propositions ou de soumissions pour des adjudications de marchés publics, ainsi qu'aux juges commis à la surveillance du registre du commerce et des sociétés à l'occasion des demandes d'inscription audit registre.
Article 776-1 du Code de procédure pénale

Ce qu'il faut faire maintenant

  • Si vous êtes dirigeant : datez précisément votre cessation des paiements et prenez rendez-vous avec un avocat dans les jours qui suivent, sans attendre l'expiration du délai de 45 jours.
  • Réunissez les pièces obligatoires du dossier de déclaration : comptes annuels, situation de trésorerie de moins d'un mois, liste des créanciers avec montants et échéances, inventaire des actifs.
  • Si vous êtes créancier : notez la date de publication au BODACC et lancez la déclaration de créance dans les huit jours, sans attendre la fin des deux mois.
  • Vérifiez si des cautions personnelles ou des sûretés spécifiques (privilège du vendeur, réserve de propriété) protègent votre créance, et déclarez-les explicitement.
  • Conservez tous les échanges avec le mandataire dans un dossier dédié : chaque courrier peut déclencher un délai de trente jours.

Questions fréquentes

  • Quelle différence entre sauvegarde et redressement judiciaire ?

    La sauvegarde s'ouvre AVANT la cessation des paiements, à l'initiative du dirigeant qui anticipe ses difficultés. Le redressement judiciaire s'ouvre APRÈS la cessation des paiements. Concrètement, la sauvegarde préserve mieux la position du dirigeant : il reste seul aux commandes, l'administrateur n'a qu'un rôle de surveillance, et la durée maximale de la période d'observation est plus favorable. Le redressement est plus contraignant mais reste préférable à la liquidation. Le choix entre les deux procédures dépend d'un diagnostic précis de la trésorerie et des dettes exigibles à date.

  • Combien de temps dure une procédure de redressement judiciaire ?

    La période d'observation dure six mois, renouvelable une fois, avec une prorogation exceptionnelle possible portant la durée totale à dix-huit mois maximum. À l'issue, le tribunal arrête soit un plan de continuation, soit une cession, soit prononce la liquidation. Si un plan de continuation est arrêté, son exécution dure jusqu'à dix ans (quinze ans en matière agricole). En pratique, la durée cumulée entre l'ouverture et le solde du plan peut donc atteindre douze ans pour une entreprise commerciale.

  • Le dirigeant est-il obligé de se déclarer en cessation des paiements ?

    Oui. Le dirigeant qui constate la cessation des paiements doit demander l'ouverture d'une procédure dans les 45 jours, à moins d'avoir sollicité une conciliation dans le même délai. Le non-respect de cette obligation expose à des sanctions personnelles : interdiction de gérer, responsabilité pour insuffisance d'actif si des fautes de gestion sont établies, extension de procédure dans certains cas. C'est l'un des points sur lesquels les tribunaux se montrent les plus attentifs.

  • Un créancier peut-il être payé pendant le redressement judiciaire ?

    Les créances antérieures au jugement d'ouverture sont gelées : aucun paiement individuel n'est possible. Le créancier doit déclarer sa créance et attendre soit le paiement selon les modalités du plan, soit le résultat de la liquidation. Les créances nées après le jugement, en revanche, doivent être payées à leur échéance. Cette distinction (avant / après jugement) est fondamentale. Un fournisseur qui livre pendant la période d'observation est payé à l'échéance ordinaire, tandis que ses factures antérieures attendent l'issue de la procédure.

  • Que se passe-t-il si je ne déclare pas ma créance dans le délai de deux mois ?

    Passé le délai de deux mois à compter de la publication au BODACC (quatre mois pour un créancier domicilié hors de France métropolitaine), la créance est frappée d'inopposabilité à la procédure : elle ne participe plus aux répartitions ni au plan. Une action en relevé de forclusion peut être introduite dans un délai de six mois à compter de la publication, mais elle suppose de démontrer que la défaillance n'est pas due à une faute du créancier, ce qui reste exceptionnel. En pratique, le délai manqué équivaut à la créance perdue.

  • Quelle est la juridiction compétente pour ouvrir un redressement judiciaire ?

    Pour les commerçants, artisans et sociétés commerciales, c'est le tribunal de commerce du siège social ou du principal établissement. Pour les autres personnes (professions libérales, agriculteurs, associations, particuliers exerçant une activité indépendante), c'est le tribunal judiciaire. En matière agricole, l'article R213-3 du Code de l'organisation judiciaire précise que le président du tribunal judiciaire connaît du redressement et de la liquidation des exploitations agricoles, en lien avec les dispositions du Livre VI du Code de commerce rendues applicables par l'article L351-8 du Code rural et de la pêche maritime.